(...) le pouvoir de détruire n'est pas accorde à l'homme; il a tout au plus celui de varier les formes; mais il n'a pas celui de les anéantir: or toute forme est égale aux yeux de la nature; rien ne se perd dans le creuset immense où ses variations s'exécutent; toutes les portions de matière qui y tombent en rejaillissent incessammnt sous d'autres figures, et quels que soient nos procédés sur cela, aucun ne l'outrage sans doute, aucun ne saurait l'offenser. Nos destructions raniment son pouvoir; elles entretiennent son énergie, mais aucune ne l'atténue; elle n'est contrariee par aucune... Eh! qu'importe à sa main toujours créatrice que cette masse de chair conformant aujourd'hui un individu bipède se reproduise demain sous la forme de mille insectes différents? Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux pieds lui coute plus que celle d'un vermisseau, et qu'elle doit y prendre un plus grand intérêt? Si donc, ce degré d'attachement, ou bien plutot d'indifférence est le même, que peut lui faire que par le glaive d'un homme, un autre homme soit changé en mouche ou en herbe? Quand on m'aura convaincu de la sublimité de notre espèce, quand on m'aura démontré qu'elle est tellement importante à la nature que nécessairement ses lois s'irritent de cette transmutation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime (...) O Thérèse, c'est le seul orgueil de l'homme qui érigea le meurtre en crime. Cette vaine créature s'imaginant être la plus sublime du globe, se croyant la plus essentielle, partit de ce faux principe pour assurer que l'action qui la détruirait ne pouvait qu'être infâme; mais sa vanité, sa démence ne change rien aux lois de la nature; il n'y a point d'être qui n'éprouve au fond de son coeur le désir le plus véhément d'être défait de ceux qui le gênent, ou dont la mort peut lui apporter du profit; et de ce desir à l'effet, t'imagines-tu, Therese, que la difference soit bien grande? Or, si ces impressions nous viennent de la nature, est-il présumable qu'elles l'irritent? Nous inspirerait-elle ce qui la dégraderait? Ah, tranquilise-toi, chère fille, nous n'éprouvons rien qui ne lui serve; tous les mouvements qu'elle place en nous, sont les organes de ses lois; les passions de l'homme ne sont que les moyens qu'elle emploie pour parvenir à ses desseins. A-t-elle besoin d'individus, elle nous inspire l'amour, voilà des créations; les destructions lui deviennent-elles nécessaires, elle place dans nos coeurs la vengeance, l'avarice, la luxure, l'ambition, voilà des meurtres; mais elle a toujours travaillé pour elle, et nous sommes devenus, sans nous en douter, les crédules agents de ses caprices.