Il suffit d'un regard pour que pleure la neige
et que monte la sève au levain de l'amour
il suffit d'un regard pour se tordre et s'enfuir
et d'un regard aussi pour que gicle le rêve!
Il suffit d'un regard pour que gronde la pierre
d'un regard qui embrasse et moule l'univers
il suffit d'un regard pour dans une prière
voir s'étendre la vie au néant vaste et mou!
(Les textes blonds,1963)
(l'Age d'ecume,1965)
J'ai retenu la vie
Pour que dure l'instant sous le poids des mémoires
j'ai retenu la nuit
plus doucement qu'une main de femme
plus longuement sans oublier
contre des murs vivants
sur un étroit chemin utile comme un arbre
Pour que le don de Mort recouvre les eaux sures
J'ai retenu la mer
loin des cathédrales dont elle se glorifie
loin de ces araignées qui tissent encore des vagues pour attirer la plage
et des rochers tordus où s'en ira la vie
j'ai retenu la vie
j'ai retenu la mer
Pour que reste le crix des oiseaux de l'orage
ceux qui n'ont plus rien dit depuis la grande attente
ceux qui prient chaque fois pour les morts en puissance
et détiennent la tour d'où soufflent tous les vents
j'ai retenu la mer
la nuit est moins féroce
qui permet au soleil
un temps de revenir
(juin et les mécréants,1968)
Alors la nuit
la nuit jusqu'au matin
puis de nouveau la mort
et leur souffle dernier dépose dans l'espace la fin du mot.
Quatre soleils montent la garde pour empecher
le temps d'inventer une histoire.
Ils sont morts a plusieurs
sans se toucher
sans fleur a l'oreille
sans faire exprès
une voix tombe: c'est le bruit du jour sur le pavé.
Crois-tu que la terre s'habitue a tourner?
Pour plus de précision ils sont morts a plusieurs
par besoin de mourir
comme on ferme une porte lorsque le vent se lève
ou que la mer vous rentre par la bouche...
Alors
ils sont bien morts ensemble
c'est-a-dire chacun seul comme ils avaient vecu.
(Poèmes pour une histoire,1972)